Selon les agences touristiques, Tahiti ressemble au paradis, mais peut-on dire que Tahiti (et la Polynésie française par extension) constitue un mythe ? Pour tenter de répondre à cette question, nous aborderons dans un premier temps l’imaginaire développé par les voyageurs. Puis dans un second temps, nous aborderons l’aspect mythologique à travers un personnage mythique très populaire, Maui.


L’imaginaire développé par les voyageurs

Les voyageurs ont largement contribué à créer un imaginaire spécifique à Tahiti. Le cas de Louis-Antoine Bougainville en est un parfait exemple.

 

Bougainville et la création d’un mythe

Sonial Faessel écrit d’ailleurs « Depuis 1768, date à laquelle Louis-Antoine Bougainville prend possession de l’île de Tahiti qu’il baptise « Île de la Nouvelle-Cythère », l’image que l’on se fait de Tahiti reste la même: un rêve de paradis terrestre, avec son cortège de clichés habituels – lagon bleu, vahinés exubérantes, douceur du climat, plage de sable fin, etc. D’autres imagesfurent rapportées par Bougainville et ces compagnons: depuis, le mythe persiste. » p. 7

 

L’île de Tahiti se résume-t-elle à cela ?

 

 

Louis-Antoine Bougainville

Bougainville

Louis-Antoine Bougainville est né le 11 novembre 1729 et est mort le 31 août 1811. C’est un explorateur et navigateur français. Il est tout d’abord avocat, mais il quitte très vite à cette carrière, pour prendre celle des armes (1756 expédition au Canada). En 1759, il est promu colonel. En 1763, il quitte l’armée pour entrer dans la marine où il est nommé capitaine de vaisseau. Avec deux navires, Aigle et Sphinx, il part fonder une colonie aux îles Malouines. En 1766 il entreprend le voyage autour du monde qui le rendra célèbre. Avec la Boudeuse et L’Étoile, il quitte Brest en 1766. Par le détroit de Magellan il gagne les mers du Sud. Son parcours le mène à la Nouvelle-Cythère en avril 1768 (Tahiti), puis aux Samoa, aux Grandes Cyclades (Nouvelles Hébrides), la Nouvelle-Bretagne (îles Bismarck), la Nouvelle-Guinée, l’île Maurice. Après avoir franchi le cap de Bonne Espérance, il remonte vers Saint-Malo, où il accoste après deux ans et demi de voyage. Son récit publié en 1771 sous le nom de « Voyage autour du monde » connaît un immense succès.

 

Le mythe du « bon sauvage »

Janny Boulanger, professeur du Cégep du Vieux-Montréal, explique que « le mythe du bon sauvage, qui s’est constitué suite à la découverte de l’Amérique, est l’idéalisation des hommes vivant en contact étroit avec la nature. Il répond, entre autres, à la quête de nouvelles valeurs du 18e siècle ainsi qu’à son fougueux débat opposant« nature » et « culture ». Associé à la période de grands bouleversements de la Révolution industrielle — réorganisation sociale, développement technologique, productivité, propriété privée, etc.… — il représente un havre de paix pour toutes les âmes agitées par un futur incertain. Vivre en d’autres temps, en d’autres lieux où paix et bonheur sont assurés par une Nature bienveillante, voilà ce que propose le mythe du bon sauvage dont l’expression même est très éloquente […].»

 

Bien que le mythe du « bon sauvage » trouve sa genèse lors de la découverte de l’Amérique, le récit de Bougainville, Voyageautour du monde, 1771,contribue largement à développer ce mythe.  

 

Denis Diderot, dans le conte philosophique Supplément au voyage de Bougainville ou Dialogue entre A. et B. sur l'inconvénient d'attacher des idées morales à certaines actions physiques qui n'en comportent pas (1772), transforme son récit en éloge de la vie sauvage et en réquisitoire contre les Européens: « Va, et puissent les mers coupables qui t'ont épargné dans ton voyage, s'absoudre et nous venger en t'engloutissant avant ton retour. » Chapitre 2 Les adieux du vieillard.



Dans son article, « Paradis à vendre : tourisme et imitation en Polynésie-Française (1958-1971) », Terrain, n° 44, pp. 39-56, D. J. Sherman D. J. écrit que « le mythe français de Tahiti date vraisemblablement du récit qu’en fait Bougainville comme d’une Nouvelle Cythère, mais ses principaux interprètes à l’époque où s’édifiait l’autorité française furent le romancier Pierre Loti, le peintre Paul Gauguin, ainsi que l’essayiste et ethnographe Victor Segalen (Moorehead 2000 : 43-46, 207-208 ; Aldrich 1992 : 1-8). Les ingrédients du mythe comprenaient non seulement la beauté des paysages tahitiens et leur climat tempéré, mais aussi la douceur des habitants, la libre sexualité – en particulier féminine –et l’harmonie de la vie en société ou des rapports avec la nature. Les Européens virent quasiment dans les Polynésiens le prototype du bon sauvage, par opposition aux Mélanésiens à peau foncée – comme les Kanaks de Nouvelle-Calédonie – qu’ils tenaient pour des sauvages dépourvus de toute noblesse (Bullard 2000 : 50-53). Le mythe de Tahiti constitue ainsi une variante ou sous-catégorie du primitivisme occidental selon lequel certains peuples ont et entretiennent un style de vie « authentique », non contaminé par la « civilisation » (Thomas 1994 : 174) –comme le revendiquait encore le Club Méditerranée en 1962 »

 

 On voit donc à quel point les voyageurs ont contribué à créer une mythologie autour de Tahiti. Les arts ne sont pas innocents dans cette création. En effet, Paul Gauguin y a largement contribué.

 

 

Paul Gauguin et l’iconographie polynésienne

paul_gauguin Paul Gauguin est né le 7 juin 1848 à Paris et est mort le 8 mai 1903 à Atuona (Îles de la Marquise). Il est issu d’une famille assez aisée : son père est journaliste républicain et sa mère est la fille de Flora Tristan, qui est elle-même issue d’une famille de terriens espagnols installée au Pérou.

Après ses études, il s’engage dans la marine marchande, puis part avec la marine française naviguer sur les mers du monde. A son retour, il se transforme en agent de change à la bourse de Paris, activité qui lui réussit. Plus tard, il se passionne pour l’art et fait la rencontre de Camille Pissarro, qui l’initie à l’impressionnisme.

En 1891, ruiné, il décide de partir pour la Polynésie grâce à l’argent de la vente de ces tableaux. C’est pendant cette période qu’il peint ses plus grandes œuvres, dont notamment ce qu’il estime être son testament pictural: D'où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?, huile sur toile, 139,1 x 374,6 cm, 1897-1898, Tahiti, Musée des Beaux Arts, Boston.

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A cela s’ajoute le rôle de la femme. En effet, la vahine a longtemps fasciné marins et peintres.


Le rôle de la femme dans l’imaginaire

L'image de la vahine a longtemps joué un rôle dans l'imaginaire occidental. En effet, la mythologie entourant Tahiti n’oublie pas les femmes : « les ingrédients du mythe comprenaient non seulement la beauté des paysages tahitiens et leur climat tempéré, mais aussi la douceur des habitants, la libre sexualité – en particulier féminine – et l’harmonie de la vie en société ou des rapports avec la nature […]».[1] Dans plusieurs journaux de bords, on retrouve cette idée de liberté sexuelle féminine : « Chaque jour nos gens se promenaient dans le pays [...]. On les invitait à entrer dans les maisons,on leur y donnait à manger ; mais ce n’est pas à une collation légère que se borne ici la civilitédes maîtres de maison ; ils leur offraient des jeunes filles. La terre se jonchait de feuillage et defleurs, et des musiciens chantaient aux accords de la flûte un hymne de jouissance. Vénus est icila déesse de l’hospitalité, son culte n’y admet point de mystères, et chaque jouissance est une fêtepour la nation. »[2] Pour Serge Tcherkézoff, « des utopies érotiques qui hantent l'imaginaire occidental, celle de l'amour libre polynésien est sans doute une des plus durables »[3], mais il a son explication. En effet, S. Tcherkézoff avance, dans son article La Polynésie des vahinés et la nature des femmes : une utopie occidentale masculine, plusieurs idées :« Tout d’abord, les Polynésiens virent dansles Européens des envoyés du monde divin : non des dieux, mais des envoyés de ces dieux,porteurs des mêmes pouvoirs sacrés, mais avec un corps humain. Ils tentèrent d’en capterl’essence en leur présentant des jeunes filles afin que celles-ci tombent enceintes. Pourquoicelles-ci devaient-elles être très jeunes ? Suivant une théorie locale de la conception, seule lafille (d’une famille de haut rang) qui n’avait pas encore enfanté avait toutes les chances decapter les pouvoirs divins et de mettre au monde un « enfant sacré». Dans la théorie tahitienneexposée au Capitaine Bligh en 1789, à l’issue de la cérémonie de mariage, c’est le « dieu »qui vient visiter l’épouse, le mari étant à ses côtés. Le premier enfant est « celui du dieu ».Tout cet ensemble de comportements fut observé dans les pratiques locales par les premiersvisiteurs de longue durée, présents à partir de 1790-1830 (aventuriers, missionnaires) : lesfamilles tentaient de marier leurs filles jeunes et vierges aux plus grands chefs. Mais cesobservateurs n’en comprenaient pas les raisons. Dans notre hypothèse, il s’agissait de capterles pouvoirs divins à l’origine du titre de chef que cet homme détenait. Pour cela, il fallait quela jeune épouse fût vierge. Ainsi, quand les premiers visiteurs européens arrivèrent, ils furentconsidérés en partie comme des chefs sacrés. Le même schéma leur fut appliqué. »[4] On remarque donc qu’il y a une mise en scène polynésienne des présentations sexuelles féminines.

 

 

Comme on a pu le voir la mythologie entourant Tahiti a largement été développé par les explorateurs. Qui plus est, elle s’est constituée  à travers le mythe du bon sauvage et de celui de la liberté sexuelle des femmes polynésiennes. Ce sont ces éléments qui ont fait que l’on considère toujours Tahiti comme un paradis terrestre. Et pourtant ce n’est pas le cas. En effet, Sonia Faessel, comme d’autres chercheurs, nous montre que la réalité est différente : « climat insupportable – très chaud et très humide toute l’année- sable noir d’origine volcanique, pays surpeuplé: Papeete n’a décidément rien d’attrayant et reste pourtant la destination privilégiée dans les agences de voyage. » De ce fait, elle s’interroge sur cet imaginaire, « pourquoi, quand on pense à Tahiti, voit-on une image du paradis? Comment s’est crée cet imaginaire, français d’abord, européen par suite de diffusion? », ce à quoi elle répond : « un imaginaire dépend d’un contexte et d’un vécu […]. La perception de Tahiti est à la fois réelle, et les descriptions de l’île et de ses habitants appartiennent au domaine de la connaissance, et virtuelle, car sur toute réalité se projettent des interprétations, liées aux idéologies d’une époque. […] ». Ainsi, «  création, interprétation, transposition sont les trois composantes de l’imaginaire européen concernant Tahiti. »[5]

 

Une question demeure, quel est l’intérêt d’étudier le mythe ? En effet, qu’est-ce que le mythe nous apporte ? Jean-Pierre Vernant, dans son ouvrage Mythe et société en Grèce ancienne, nous montre que « si le mythe ne dit pas « autre  chose » mais cette chose même qui peut en aucun cas être dite autrement, un nouveau problème se fait jour et tout l’horizon d’étude de la mythologie en est transformé : qu’est-ce donc que le mythe dit et quel rapport entre ce sens dont il est porteur et de la façon dont il le dit ? »[6].

 



[1] Sherman D. J., 2005,« Paradis à vendre : tourisme et imitation en Polynésie-Française (1958-1971) », Terrain, n° 44, pp. 39-56.

[2] Bougainville Louis-Antoine (Comte de), 1966, Voyage autour du monde, Paris, Union Générale d’Editions (coll. 10/18) (éd. originale : 1771, Voyage autour du monde par la frégate La Boudeuse et la flûte L’Etoile… 1766, 1767, 1768, 1769, Paris, Saillant et Nyon).

[3] Tcherkézoff, Serge, Le mythe de la vahiné, Sciences humaines, 2005/8, n°163.

[4]Tcherkezoff, Serge, « La Polynésie des vahinés et la nature des femmes : une utopie occidentale masculine », CLIO. Histoire, femmes et sociétés [En ligne], 22 | 2005, mis en ligne le 01 décembre 2007. URL : http://clio.revues.org/index1742.html

[5]   Toutes les citations de ce paragraphe : Faessel, Sonia Vision des îles: Tahiti et l’imaginaire européen. Du mythe à son exploitation littéraire (XVIII-Xxème siècles), Paris, L’Harmattant, 2006.

[6]Vernant, J-P., Mythe et société en Grèce ancienne, Paris, François Maspero, 1974.