Le personnage de Maui Maui

 

Maui est un des personnages les plus connus dans le monde polynésien. A ce propos les auteurs de l’ouvrage Vaka Moana Voyages of the ancestors écrivent : « the Maui traditions, which span the breadth of Micronesia, Melanesia and Polynesia, are the most widely kwown and oldest culture hero traditions in the Pacific, the geographic distribution suggesting that they date from the early Lapita period between 4000 to 6000 years ago. »[1] Ses aventures sont contées dans toutes les îles avec quelques variantes. Selon les versions, Maui est le grand prêtre des Dieux dont le but est d’étendre sa prêtrise : « Mâ-û-i (Invocation) était le nom des prières au marae ainsi appelées en souvenir de Mâ-û-i le prêtre, fondateur des rites religieux. »[2] Il est aussi prophète. Dans d’autres versions, il est demi-dieux, fils du soleil contre qui il est en colère, ou bien fils de Ta’aroa et d’une humaine. Cependant, quelques soient les versions, Maui est toujours considéré comme un héros. En effet, du fait de sa naissance, il a un statut particulier. « Né prématurément, fœtus informe abandonnée sans rituel pour mort aux flots des vagues […] il sera sauvé in extremis par son ancêtre Tama-nui-ki-te-Rangi. »[3]

 

Le mythe et son analyse

 

Nous nous attardons ici sur le mythe de Maui attrapant le Soleil. Nous nous basons sur l’ouvrage Légendes tahitiennesprésentées par Louise Peltzer, qui a l’avantage d’exposer la version du mythe en tahitien et en français.

 

Le mythe retrace la capture du Soleil par Maui. Ce dernier en colère contre le Soleil, qui n’illuminait les journées que de quelques heures, forçant ainsi les humains à manger cru ce qui les rendirent malades, décida de lui tendre un piège afin de permettre aux hommes de bénéficier d’assez de lumière pour leurs travaux. Capturé, le Soleil fut contraint d’obéir et de ralentir sa course dans le ciel.

 

Ce mythe met en scène quatre personnages : Ta’aroa, le soleil, Maui et Hina. Ta’aroa est le dieu de la création. Il est l’Unique : « Ta’aroa-le-grand, l’Unique, avait installé la voûte céleste, il avait stabilisé le socle terrestre »[4]. Le soleil est un élément naturel. Maui est le protagoniste du mythe. Dans cette version, on ne connait pas sa généalogie. Hina est la petite sœur de Maui. On constate donc qu’il y a plusieurs sphères en commun. En effet, on trouve trois sphères : la sphère des dieux, représentée par le dieu créateur Ta’aroa, la sphère de la nature symbolisée par le soleil et la sphère humaine incarnée par Hina. Nous avons « oublié » Maui, car du fait de son action, il nous semble qu’il ne fait parti d’aucune des sphères que nous venons de citer.

 

Ta’aroa, en tant que dieu, est supposé être un être infaillible : « Ta’aroa-le-grand, l’Unique, avait installé la voûte céleste, il avait stabilisé le socle terrestre. […]Ta’aroa avait tout prévu pour rendre la vie des hommes agréable dans ce monde. Seulement, il avait oublié une chose, il avait oublié de régler la marche du soleil. »[5] Or, on constate qu’il omet de régler la marche du soleil. Comment est-ce possible ? Comment un dieu, être parfait par principe, peut-il commettre une erreur de cette taille ? Son « oubli » cause la perte des hommes, alors que son objectif est créer un monde où les hommes vivraient de manière« agréable ».

 

Les hommes sont présentés comme des êtres contraints : « en effet, les habitants de cette terre ne pouvaient vaquer tranquillement à leurs occupations, ils n’avaient pas le temps de finir leurs ouvrages que déjà le soleil terminait sa course dans le ciel. Les hommes n’avaient pas le temps de cuire leurs aliments, ils avaient la peine le temps d’allumer leur four et d’y mettre leur nourriture que déjà il faisait nuit. »[6] Ils sont dépendants du soleil. Ils sont tant dépendants qu’ils ne peuvent pas se nourrir de manière convenable :« à force de manger cru, leurs lèvres s’enflammèrent »[7]. Qui plus est, ils sont présentés comme des êtres non novateurs :« les hommes n’avaient plus le temps de terminer leurs travaux »[8][8]. Qu’est-ce qu’ils les empêchent de créer une autre source de lumières leur permettant d’arriver à leur fin ? On remarque donc que le soleil est un élément non contrôlable, ni par les dieux, ni par les hommes, d’où le statut particulier de Maui, qui lui y arrive.

 

Maui est guidé par la colère. La souffrance qu’éprouve sa sœur le conduit à agir. Il est intéressant de voir qu’il s’en prend au soleil. Il n’en veut pas à Ta’aroa qui est responsable de cette erreur. Il décide de régler le« problème » de la marche du soleil lui-même, sans faire appel aux dieux. Il fait donc preuve d’innovation contrairement aux hommes. Il fait d’autant plus preuve d’innovation qu’il décide de rajouter une mèche de cheveux d’Hina dans son piège, comme si les cheveux de la jeune fille disposaient d’un quelconque pouvoir. Lorsqu’il met en place son piège et qu’il arrive à capturer le soleil, il n’hésite pas à mettre en jeu le sort de l’humanité : « dès qu’il aperçut le disque solaire, Maui lança son piège. […] Le soleil était devenu comme fou à ce moment-là. Il entra dans une violente colère et décida de chauffer. Il chauffa, il chauffa si fort que toutes les lianes brûlèrent, toutes les écorces brûlèrent, seul le cheveu de Hina résista à la chaleur. Le récif brûla aussi, les poissons moururent calcinés, la mer bouillonnait, malgré cela, Maui ne lâcha pas prise. »[9]   De par cette action, Maui possède un statut différent des autres protagonistes. En effet, il est le seul à oser combattre un élément naturel. Par conséquent, on peut affirmer qu’il est plus qu’un homme. Qui plus est, il arrive à contrôler cet élément. Il est d’une certaine manière supérieur aux dieux. Il leur est supérieur grâce à son intelligence et à sa malignité. On peut donc le considérer comme un héros. En effet, grâce à son intelligence il réussit à vaincre le soleil. Il possède donc un statut particulier, qui ne le classe ni chez les hommes, ni chez les dieux. Sa victoire marque le contrôle du temps. En effet, la capture du soleil n’illustre pas seulement le contrôle de la lumière. Il s’agit du contrôle du temps : en ralentissant la course du soleil, Maui permet aux hommes de bénéficier de plus de temps pour cuire leurs aliments et surtout pour finir leurs ouvrages. Il est donc l’intermédiaire entre les hommes et les dieux.

 

Arrêtons-nous quelques instants sur le personnage de Hina. Il est intéressant de voir que Hina est le seul personnage féminin du mythe. De plus, elle est la seule victime du soleil nommée, comme si à elle seule elle représentait la condition humaine victime de la nature. Qui plus est, c’est grâce à sa mèche de cheveux que Maui arrive à emprisonner le soleil. Puisque c’est par elle que la résolution du problème initial est possible, peut-on émettre l’hypothèse que sa condition de femme lui permet d’acquérir un certain pouvoir ? Etant donné que nos propos se concentrent sur le personnage de Maui, nous laissons cette hypothèse en suspend, mais il serait intéressant d’explorer cette voie en ce qui concerne le statut des femmes dans la mythologie polynésienne.

 

Puisque Maui est le justicier, peut-on considérer ce mythe comme l’illustration de la remise en question du pouvoir ? Etant donné que nous disposons de peu d’informations sur l’histoire de la politique en Polynésie, nous n’avancerons pas réponses à cette hypothèse. Cependant, nous gardons l’idée selon laquelle Maui est un personnage intermédiaire entre les dieux et les hommes et qu’ils possèdent un certain pouvoir. Une question surgit : peut-on, comme beaucoup d’analyses le font, considérer Maui comme un trickster ?

 

Une autre analyse

 

Comme nous l’avons précédemment, Maui, du fait de sa naissance, possède un statut particulier : « né prématurément, fœtus informe abandonné sans rituel de mort aux flots des vagues, il réunit toutes les conditions pour incarner une entité redoutable, résultat d’une « mauvaise mort » : prématuré et privé de rites de passage, il était voué à hanter les vivants de la pire façon ; esprit sans identité, non désacralisé à la naissance, sans rites d’ancestralisation, il avait tout pour devenir vārua’ino, tupapa’u, esprit errant et malfaisant… Heureusement, il sera sauvé in extremis par son ancêtre Tama-nui-ki-te-Rangi »[10]     .

 

Par sa naissance, Maui transgresse déjà le monde. Il le transgresse d’autant plus qu’il ne possède pas de manaancestral protecteur : « hélas pour lui, Makea, son père, a failli dans la récitation des prières cérémonielles qui devaient lui assurer un mana ancestral protecteur. » Bien qu’il ne possède pas de manaancestral protecteur, Maui possède du mana. Marcel Mauss écrit d’ailleurs « le manan’est pas simplement une force, un être, c’est encore une action, une qualité et un état. En d’autres termes, le mot est à la fois un substantif, un adjectif, un verbe. On dit d’un objet qu’il est mana, pour dire qu’il a cette qualité ; et dans ce cas, le mot est une sorte d’adjectif (on ne peut pas le dire d’un home). On dit d’un être, esprit, homme, pierre ou rite, qu’il a du mana, le « mana de faire ceci ou cela ». […] En somme, ce mot subsume une foule d’idées que nous désignerions par les mots de : pouvoir de sorcier, qualité magique d’une chose, chose magique, être magique, avoir du pouvoir magique, être incanté, agir magiquement […]. Il réalise cette confusion de l’agent, du rite et des choses […]. »[11]    Par conséquent, Maui a du pouvoir. En est-il pour autant magique ? On peut l’affirmer, car qu’est-ce qu’il amène à prendre une mèche de cheveux de Hina ? C’est acte nous montre qu’il possède une connaissance magique.

 

Qui plus, Maui est un être transgressif par son action : il est le seul à oser combattre un élément naturel, censé être incontrôlable. Cependant, il le fait pour la bonne cause. Il veut sauver sa sœur et en même temps l’humanité.

 

Laura Makarius, dans son article Le mythe du« trickster », met en avant l’hypothèse que Maui est un trickster. Dans une note de bas de page, elle définit le trickster comme un « «joueur de tours », mais avec une nuance de malice que l'expression française ne rend pas. […] Il représente une combinaison de force, de faiblesse, de sagesse, de puérilité et de malice (Grinnell, 257 ; v. aussi Brinton, 1868, 161-2). »[12]     Sa thèse est que le trickster « c'est la violation magique des interdits »[13]     . Elle écrit plus loin « l'observation ethnographique montre que les tabous, qui en général sont l'objet du respect le plus strict, sont parfois délibérément violés par des individus qui escomptent obtenir par leur transgression des résultats favorables. La croyance qui fonde ces comportements n'a pas jusqu'ici été expliquée, et l'explication ne peut être recherchée que dans l'étude des tabous qui sont ainsi transgressés.»[14]     Selon nous, Maui est effectivement un trickster mais pas parce qu’il violerait un interdit. Dans le cadre du mythe que nous avons étudié, il n’y a pas d’interdit et il n’y a pas de violation. Certes, il transgresse délibérément dans le but d’obtenir des résultats favorables. Mais aucun tabou n’est violé. Maui est un trickster parce qu’il transgresse un ordre. Cependant, il s’agit d’un ordre tout à fait contestable. Par conséquent, nous définissons le trickster comme un être transgressif par sa nature et par ses actions.

 


 

 

 

 

 



[1]   K. R. Howe (édité par), Vaka Moana Voyages of the ancestors The discovery and settlement of the Pacific, Honolulu, University of Hawai‘i Press, 2007.

[2]   Henry, Teuira (réunis par) Mythes tahitiens, Paris, Gallimard, 1993.

[3]   Rigo, Bernard, Altérité polynésienne ou les métamorphoses de l’espace-temps, Paris, CNRS Editions, 2004. Citation p. 227.

[4]   Peltzer, Louise (présentées par), Légendes tahitiennes, Paris, Fleuve et Flamme, 1985. Citation p. 17.

[5]   Peltzer, Louise (présentées par), Légendes tahitiennes, Paris, Fleuve et Flamme, 1985. Citation p. 17.

[6]   Peltzer, Louise (présentées par), Légendes tahitiennes, Paris, Fleuve et Flamme, 1985. Citation p. 17.

[7]   Peltzer, Louise (présentées par), Légendes tahitiennes, Paris, Fleuve et Flamme, 1985. Citation p. 18.

[8]   Peltzer, Louise (présentées par), Légendes tahitiennes, Paris, Fleuve et Flamme, 1985. Citation p. 18.

[9]   Peltzer, Louise (présentées par), Légendes tahitiennes, Paris, Fleuve et Flamme, 1985. Citation p. 20-23.

[10]     Rigo, Bernard, Altérité polynésienne ou les métamorphoses de l’espace-temps, Paris, CNRS Editions, 2004.

[11]     Mauss, Marcel, Esquisse d’une théorie générale de la magie in Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1950.

[12]     Makarius, Laura, Le mythe du « Trickster », In: Revue de l'histoire des religions, tome 175 n°1, 1969. pp. 17-46.

[13]     Makarius, Laura, Le mythe du « Trickster », In: Revue de l'histoire des religions, tome 175 n°1, 1969. pp. 17-46. Citation p. 19.

[14]     Makarius, Laura, Le mythe du « Trickster », In: Revue de l'histoire des religions, tome 175 n°1, 1969. pp. 17-46. Citation p. 19.